Enfin nous y voilà.
Il y a trois jours que j'ai foulé pour la première fois le sol de Kanazawa, et enfin le moment pour lequel j'ai choisi de conclure mon second périple japonais par cette petite ville est arrivé.
Si je vous demande quel métier typiquement japonais est à la fois le plus ancien et le plus rare, vous me répondrez certainement forgeron ou geisha, et cela tombe bien car nous allons enfin aborder le sujet de ces célèbres dames de compagnie !
Et encore le terme est limite rude car étymologiquement le terme geisha signifie artiste, donc bien loin de l'image véhiculée par certaines fictions vantant leurs performances au plumard, et souvent les geisha sont confondues avec les oiran qui pour le coup étaient de véritables courtisanes (oui j'aurai pu utiliser un autre mot mais j'avais envie de rester élégant).
D'ailleurs petite astuce pour distinguer les deux : les geisha portent le noeud de leur obi dans le dos là où les oiran l'arborent à l'avant, car il est plus facile de l'ôter puis de le renouer plusieurs fois dans la même soirée en fonction des clients.
Mais revenons aux geisha qui à l'heure actuelle ne sont plus que quelques centaines et qui contrairement à ce que l'on pourrait croire ne se trouvent pas uniquement à Kyoto !
Certes la ville traditionnelle la plus touristique du Japon en abrite une bonne partie et toutes les apprenties (appelées Maiko) doivent faire leurs études à Kyoto, mais cela ne signifie pas pour autant qu'elles y resteront une fois devenues geisha.
Vous pouvez ainsi en rencontrer quelques unes à Tokyo, mais également à Kanazawa par le biais de plusieurs ochaya du quartier de Higashi.
C'est pourquoi j'ai réservé une place pour un concert à la maison Kaikaro en décidant de me faire plaisir pour mon anniversaire en optant pour l'option "premier rang" qui signifie que vous participerez à une cérémonie du thé en comité restreint avant la représentation.
Et là vous vous dites certainement qu'à l'heure actuelle je dois encore être en phase de rémission pour l'ablation de la couille qui m'aura servi à payer un tel évènement (woups l'élégance vient subitement de nous quitter), sauf qu'à ma grande surprise le tarif était loin d'être exorbitant.
Comprenez bien qu'on parle d'assister à une représentation dont les artistes ne sont plus que 250 dans le monde et que la plupart des occasions de les rencontrer se font lors des dîners d'affaires des plus gros requins du monde donc pas vraiment des gueuletons où vous et moi serons conviés.
Alors finalement 120 euros pour une cérémonie du thé suivie de 90 minutes de musique, de danse et d'explications, ce n'est finalement pas une somme si démesurée.
Sachez si cela vous intéresse que les tarifs varient évidemment selon le rang que vous occuperez dans la pièce et qu'il y a moyen de vous en tirer pour 70 euros chacun si vous optez pour les rangs les plus éloignés.
Notez que si la maison tolère que vous veniez vêtus de façon casuelle (au point qu'il y avait, somme de la classe des gens en leggins et survêt) si vous optez pour l'option premier rang prévoyez tout de même des habits sobres et un minimum élégants.
Avec sept autres invités je me trouve dans une petite pièce où nous attendaient un petit livret ainsi qu'une grue en papier.
En hauteur trône un petit autel shinto tandis qu'au centre de la salle une théière repose sur un socle de sable.
Nous allons être répartis en deux groupes de quatre car la salle où se déroulera la cérémonie du thé ne peut (ne doit ?) pas accueillir trop de monde à la foi.
L'inquiétude se lit sur nos visages lorsque l'hôtesse nous explique que nous allons devoir passer par une porte dont la hauteur ne me semble pas atteindre le mètre.
Cela peut sembler une torture gratuite pour les personnes âgées où de grande taille, mais l'idée est que tous sont égaux lors de cette cérémonie.
Ainsi qu'il s'agisse d'une hôte de marque, d'un simple invité ou carrément de l'Empereur lui même chacun va devoir s'incliner en signe d'humilité afin de pouvoir pénétrer dans la salle pour la dégustation.
La salle en question est effectivement très petite, peut-être moins de quatre mètres de côté grand maximum.
Comme nous sommes à Kanazawa tout est recouvert de feuille d'or, y compris les tatamis. Le cadre vide impressionnait déjà, mais lorsque la propriétaire de l'ochaya Hanako alias Lady baba fait son entrée tout l'aspect solennel de la cérémonie du thé se déploie.
Avec délicatesse, discrétion et précision la geisha nous sert le thé et nous explique comment le déguster en suivant le protocole, même s'il s'agit d'une cérémonie "éclair".
Enfin, "éclair" c'est selon l'angle d'approche.
En effet comme un con j'ai voulu jouer la carte du respect total et donc m'installer à genoux jusqu'à la fin de la dégustation ou bien si notre hôte me donne l'autorisation de m'installer de façon plus relax.
Cela fait déjà dix minutes que nous sommes là mais je tiens bon grâce aux paroles et au sourire de Lady Baba qui fait passer mes pensées de "j'ai mal au c**" à "Quel âge peut-elle avoir ?"
On devine un âge certain via ses mains et son visage, mais lorsqu'elle sourit elle semble balayer les années comme on chasserait un papillon sur un vase.
Nous goûtons la petite pâtisserie avant de boire le matcha, et quelle dommage ma Dame de ne pas proposer ces gâteaux dans votre boutique à l'issue de la représentation tant c'était délicieux.
Enfin nous buvons le thé en trois grandes gorgées en prenant soin de produire un son d'aspiration à l'issue de la dernière avant d'essuyer le rebord de la tasse, puis notre doigt sur la petite serviette fournie avant de faire pivoter la tasse de trois-quarts pour que la face décorée soit à nouveau face à nous.
"Oh, please feel free to sit not on your knees"
Ooooh Lady Baba si vous saviez à quel point mes jambes vous remercient après ce quart d'heure !
Nous obtenons l'autorisation de prendre quelques photos de la pièce ainsi que de notre hôte qui nous explique au passage le sens des éléments décoratifs choisis, à l'image du rouleau (pour lequel les photos étaient prohibées) peint par un moine zen il y a quatre siècles.
Ensuite nous sommes invités à quitter la pièce, étape pas facile puisque nos terminaisons nerveuses ont pris tellement cher que chacun d'entre nous se déplace avec une lenteur qui témoigne de notre crainte à tous de glisser et de finir à travers la centenaire cloison de papier.
Nous montons alors à l'étage de l'ochaya où se trouvent déjà les quelques cinquante autres invités (étrange sensation d'être perçu comme l'un de ces snobinards pleins aux as que je déteste tant par le reste du public) pour le coeur de la soirée.
Lady Baba revient sur le devant de la scène accompagnée de deux autres geisha. A l'aide de trois maillets de bois, elles percent un baril de saké dans une reconstitution de Kagami Biraki, une cérémonie qui consiste à célébrer une date importante en ouvrant un tonneau avant d'en partager le contenu avec les invités.
Bon pour le coup il s'agit du seul moment de la soirée à être "touristique" puisque nous allons boire de l'eau, mais par la suite la petite déception de ne pas avoir eu droit à du saké va rapidement s'estomper lorsque je vais avoir droit à un sacré coup du sort.
En début d'année, dix mois avant cette soirée j'avais choisi le kanji Makoto (sincérité) comme kakizome soit le premier kanji calligraphié de l'année.
Si on m'avait dit à ce moment là que je venais d'écrire le prénom de la geisha à l'honneur ce soir, je pense que je ne l'aurai pas cru !
Je suis ainsi particulièrement ému lorsque Lady Baba nous présente Makoto qui sera la danseuse du jour tandis que Shichiha sera chargée du chant et du shamisen. Etant donné que cette dernière n'arbore presque pas d'ornements dans ses cheveux, j'en déduis qu'elle a plus d'expérience que Makoto car il me semblait bien avoir lu que plus une geisha progresse moins elle a recourt aux artifices, jusqu'à porter des kimonos simples et un maquillage limité.
Entre chaque mai (comprenez danse), la délicatesse de la voix de Shichiha, la grâce de Makoto qui pivote délicatement avec son éventail sont relayées par Lady Baba qui explique la signification de chaque pièce tout en fournissant des tas d'informations sur l'univers des geisha le tout avec beaucoup d'humour et une vraie franchise.
Certes ce soir il n'y a que des touristes, mais ce n'est pas pour autant une attraction façon Disneyland tant on sent que la patronne est attachée à son métier, à ses artistes et à sa maison.
C'est d'ailleurs l'un des aspects qui pourraient faire grincer certaines dents puisque lorsque Baba parle des geisha de l'ochaya elle précisent bien qu'elles appartiennent à l'ochaya.
Le fait qu'il s'agisse d'unn métier aussi ancien, dicté par des protocoles stricts et des codes sévères explique sans doute cette façon de faire qui est aujourd'hui impensable dans nos contrées.
La soirée se poursuit avec une démonstration de la spécificité des geisha de Kanazawa : jouer à deux sur le même taiko ! La puissance du tambour est ainsi décuplée tandis que le shamisen de Shichiha apporte de la douceur à l'ensemble.
A l'issue il est proposé à quatre invités volontaires de participer en jouant du tambour en compagnie de Lady Baba sous les instructions de Makoto.
Tandis que les instruments sont retirés et que je me dis avec une certaine tristesse que la fête est finie, notre hôte revient avec un flacon de saké ainsi qu'un socle qui me fait tout de suite réaliser à quoi nous allons assister.
Le socle sert à poser la bouteille sans que le saké ne coule sur les tatami, mais il a également une fonction bien précise pour un jeu intitulé Konpira Fune Fune.
Oh que si ! Je suis sûr que vous connaissez déjà ce jeu car le nombre de vidéos disponibles en format short est si élevé que vous ne pouvez qu'avoir déjà eu un aperçu de ce jeu.
Face à son adversaire la geisha frappe une fois dans ses mains, puis une fois sur le socle tandis que de son côté l'invité frappe à son tour une fois dans ses mains, une fois sur le socle.
Parfois la geisha retire le socle pour tenter de piéger l'invité qui doit alors frapper du poing sur la table.
Evidemment l'invité peut lui aussi attraper le socle pour essayer de piéger la fleur et de l'emporter (spoiler alert sur les cinq volontaires qui ont essayé le jeu ce n'est pas arrivé une seule fois).
Pendant tout ce temps une autre geisha joue et chante l'air Konpira Fune Fune (en voici une version) en accélérant de plus en plus, poussant naturellement les joueurs à accélérer le rythme et donc à augmenter leur chance de se tromper entre frapper avec le plat de la main ou avec le poing fermé.
Le premier qui se plante doit alors boire une dose de saké...
C'est d'ailleurs un paradoxe de ce jeu au demeurant très amusant : pourquoi voudrai-je gagner dans un jeu à boire si c'est le perdant qui picole ? Ca n'a aucun sens !
A l'issue de ce petit jeu amusant, Lady Baba nous propose de visiter le reste de sa maison et de prendre les photos que nous voulons (si je n'ai posté qu'une seule photo des trois artistes de la soirée, c'est parce que c'était le seul moment où les photos étaient autorisées).
Dans l'arrière-boutique je fais l'acquisition d'une petite serviette décorative au nom de la maison Kaikaro et sur laquelle sont brodés les noms de toutes les geisha qui y travaillent, treize au total en comptant ce personnage inoubliable qu'est Lady Baba !
En quittant les lieux nous avons droit à une photo avec notre hôte, que je ne partage pas car hasard de l'éclairage une ombre entre mes yeux me fait ressembler à un mélange entre le Joker et un délinquant sexuel donc disons que je l'assume difficilement malgré l'émotion du moment ainsi immortalisé.
Il est 18h45 et après une telle dose de culture traditionnelle japonaise, j'ai envie de poursuivre l'expérience avec un repas digne de ce nom, pourquoi pas des sushis pour une fois histoire de changer un peu des ramen et des karee raisu ? Après tout les sushis sont mangés lors de grandes occasions, et je pense sans vouloir me vanter qu'assister à un tel moment n'est pas quelque chose que tout le monde pourra faire.
Sauf que je vous avais dis il y a quelques jours en vous présentant Kanazawa qu'il s'agissait en quelque sorte d'une "petite" Kyoto.
Loin des projecteurs et du surtourisme la ville de campagne se couche avec les poules et malgré l'heure pourtant raisonnable... Tous les restaurants du quartier sont fermés ou bien en fin de service.
J'ai donc le choix entre trois options : aller tester l'enseigne Shogun Burger, opter pour le restaurant Italien ou alors acheter des conneries dans un Konbini pour dîner à la guesthouse...
Comme il n'y a pas tant de konbini que ça sur mon trajet j'écarte cette possibilité tandis que je me dis qu'il est hors de question de finir avec une note américaine en dépit du look appétissant des burgers en question.
J'arrive ainsi à l'Oriental Brewing avec une pensée pour le dessinateur Edika qui lors d'une de ses BD fait poser à un client la question "dites moi, que servez-vous dans ce restaurant ?"pour faire répondre au serveur habillé en émir "Hi bien missié ici ci li ristaurant italien di pizza yallah yallah".
C'est que dans cette brasserie ne travaillent que des japonais, d'où cette référence un peu gratuite mais j'avais envie de rendre hommage à ce gars qui m'a fait tellement rire et qui nous a hélas quitté il y a quelques semaines.
Parce que sans rire, une soirée traditionnelle, des geishas qui jouent d'instruments typiques de la région, la coïncidence du prénom de Makoto, la poésie de cet instant inoubliable tout ça pour finir autour d'une pizza à la con, même Edika n'aurait jamais osé écrire une fin comme ça à ses BD !
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