Cette fois-ci la fin du voyage approche à grand pas, ou plutôt à grande vitesse : pour la dernière fois je me trouve à bord d'un Shinkansen Nozomi qui fonce droit sur la capitale japonaise tandis que je laisse derrière moi Nagoya, son château et son wagyu.
Forcément quand on réalise qu'on a effectué plus de la moitié du parcours on peut ressentir un léger blue, surtout que dans mon cas je ne suis pas vraiment un fou des grandes villes aussi s'agissait-il d'un choix stratégique de garder Tokyo pour la fin.
Dans la logique si on finit des vacances par une visite un peu moins enthousiasmante que les autres, on peut espérer partir le coeur moins lourd non ? Non ?
Tu parles !
Parce que lorsque je passais mes réservations d'hôtels et chambres d'hôtes je suis tombé par hasard sur une petite maison extrêmement bien cotée et dont les tarifs me laissaient je l'avoue un peu sceptique : une telle note pour un hébergement à genre 25 balles la nuit ?
Et là j'ai fait une connerie.
J'ai réservé deux nuits. Et croyez moi si j'ai bien un regret dans ce parcours c'est de ne pas en avoir booké plus !
Cela dit... il faudrait déjà que je trouve l'endroit car maintenant que j'ai dis au revoir au shinkansen (une nouvelle fois sans croiser Citron et Mandarine, j'ai de la chance) il faut que je me frotte à une épreuve : le métro tokyoïte !
Un p'tit exemple pris un autre jour pour vous montrer qu'en ouvrant les yeux toutes les infos nécessaires sont là
L'auberge Toco Guesthouse se trouve à quelques pas de la station Iriya située dans le quartier Taito, et le train fou m'a déposé à la gare de Tokyo.
Je dois ainsi emprunter la ligne Yamanote puis effectuer un changement et faire la deuxième moitié du trajet avec la ligne Hibiya.
Moi qui n'ait plus pris le métro seul depuis un moment, je sais que j'attaque le plus gros challenge du voyage avec ce labyrinthe souterrain gigantesque.
Mais après quelques instants légèrement en panique je réalise que tout va bien se passer car tout ce dont j'ai besoin se trouve un peu partout autour de moi.
Tout d'abord sur l'application Navitime Japan (un must have si vous comptez visiter le pays) qui m'a indiqué l'heure, le numéro du quai et le tarif du trajet ainsi qu'un détail de la plus haute importance : la couleur de la ligne.
Il me suffit ainsi de suivre la ligne verte pour trouver non pas John Coffey mais Yamanote tandis qu'une fois descendu à la bonne station je n'aurai qu'à suivre les indications contenant à la ligne grise Hibiya.
Quel sens choisir une fois sur le quai ? Et bien normalement l'application vous l'indique, mais en cas de doute il suffit de checker le panneau inscrit face à la voie : on y trouve le nom de l'arrêt, son numéro, sa couleur et le sens de la rame ainsi que le numéro du prochain arrêt desservi !
Bon j'admet qu'il reste quand même un piège à cons (et puisque naturellement je suis tombé dedans je peux parler en connaissance de cause) dans le sens où si vous vous dites "boah allez chill je prends mon temps si jamais je rate la rame il y en aura une autre dans cinq minutes".
Ouais.
C'est vrai.
Mais voici une autre vérité : parfois certains métros sont dits "express" et ne desservent que quelques arrêts et font carrément l'impasse sur certains !
Vous me voyez avec ma valise énorme et mon look de gaijin dégoulinant en proie à la chaleur en train d'adresser un regard de petit lapin kawaii au personnel du métro qui me fait signe de descendre alors que je ne suis pas au bon numéro de station ? Vous visualisez le grand moment de solitude ?
Du coup l'astuce du jour : ne vous croyez pas plus malin que l'appli.
J'ai du mal à croire à ce que je vois.
J'ai toujours imaginé Tokyo avec ses immenses buildings et ses quartiers bondés truffés d'enseignes et de néons, mais je viens d'atterrir dans un lieu si traditionnel au milieu de tout ce béton que j'ai l'impression d'arriver au coeur d'un village gaulois entouré de camps retranchés romains.
Toco a une façade : celle d'un bar de quartier à l'ambiance très détente mais qui sert en journée d'accueil aux nouveaux résidents.
Comme le dortoir ne sera pas ouvert avant 16 heures je laisse ma valise sur place avant de partir en direction du musée national de Tokyo situé à 15 minutes de marche. Je m'autorise cependant une ellipse pour rester dans le sujet du jour mais rassurez vous je consacrerai un autre article à l'édifice plus tard.
De retour à 16h30 je suis accueilli par Ken dont l'anglais parfait et le caractère relax me font réaliser que je suis vraiment arrivé dans un endroit paisible. Nous passons devant le bar et franchissons la petite porte en verre qui dissimule le trésor du quartier : la maison traditionnelle qui sert de dortoir et de salle à manger pour les occupants.
Le jardin zen est aussi splendide que sur les photos de l'annonce internet et la structure de la bâtisse est on ne peut plus conforme à ce que j'espérais trouver : des portes fenêtres coulissantes en papier washi, énormément de bois qui donne une senteur agréable à l'endroit, des lits confortables et surtout l'agencement de la cours et la situation géographique empêche toute vue sur l'extérieur et donc sur le béton de la capitale.
Une fois mes quartiers pris Ken m'informe que le bar ouvre à 18 heures et que chaque résident a droit à une tournée gratuite de saké... Ca tombe bien j'ai beaucoup marché et vous commencez à me connaître je ne suis pas du genre à me laisser emmerder par la déshydratation !
Histoire de ne pas passer pour un pochtron je vais attendre un peu et ne pas me ruer au comptoir à 18h pétantes comme un vieux qui attend impatiemment que le supermarché ouvre pour être le premier client.
Pendant mon installation j'ai rencontré Nick un canadien dont il s'agit du dernier soir à l'auberge et qui dans son attitude me donne l'impression de ne clairement pas vouloir repartir. Tandis que je poursuivais mon roman de Keigo Higashino Nick vient justement m'avertir : "hey man, the bar is open".
18h20 : parfait on ne passera pas pour des poivrots en manque !
J'accepte un saké délicieux comme verre de bienvenue avant de me tourner vers l'une des quelques bières artisanales que propose le bar.
C'est d'ailleurs l'un des points qui m'ont agréablement surpris pendant le voyage les bières japonaises sont légères mais savoureuses contrairement aux lavasses made in Oncle Sam que j'ai pu goûter.
Et c'est là dans ce petit bar que je comprend pourquoi l'établissement est aussi bien noté : n'étant pas réservé aux seuls guests et employés le bar accueille des habitants du quartier qui savent qu'il s'agit d'un lieu rempli d'étrangers.
Résultat tandis que nous échangions avec Ken et Milla une finlandaise débarquée trente minutes après moi, un client du bar nous demande si nous aimons les ramen.
Etant donné que c'est presque le plat national nous avons plutôt intérêt, mais l'individu nous explique qu'à cinq minutes à pieds se trouve le restaurant Ban nin riki qui a pour particularité de servir des portions XXXL de nouilles tandis que le tout est servi... Sans bouillon !
- Hey Quentin, are you hungry ?
- Oh yes, I didn't ate anything from this morning let's go !
C'est ainsi qu'après avoir trinqué avec un canadien et des japonais je me retrouve à faire la queue pendant une vingtaine de minutes devant le restaurant en compagnie d'une finlandaise dans l'attente d'un ramen sans bouillon où la musique d'ambiance est composée de reprises de morceaux cultes à la flûte japonaise... Improbable ? Et pourtant c'est le quotidien à Toco !
Les (délicieuses) ramen englouties nous retrouvons non sans manquer de nous perdre le bar où d'autres gens du quartier sont arrivés pendant les 3/4 d'heures qu'a duré notre absence.
- Il n'est pas tard, on s'en recommande une ?
- Bah ouais évidemment !
Cerise sur le gâteau pour conclure cette fantastique soirée : une fois régalé d'une conversation sur les cinémas japonais et français avec un cinéphile du coin je me couche et réalise qu'il n'y a pas de clim ici.
Et croyez moi après déjà douze jours et douze nuits à jongler entre 34 degrés dehors et 23 degrés à l'intérieur quel plaisir de s'endormir à la bonne température : le drap coupe la fraîcheur naturelle qui traverse les portes en papier et le matelas est redoutable...
De quoi me permettre de songer à la qualité de cette adresse : des tas de rencontres avec d'autres touristes, des locaux qui discutent volontiers, qui vous confient de bonnes adresses et un personnel d'une gentillesse exceptionnelle qui vous donne l'impression de faire partie d'une bande de potes qui se connaissent depuis toujours.
Le tout avec un anglais plus ou moins approximatif dont les imperfections débouchent souvent sur des rires et donc inévitablement sur l'envie de prolonger la soirée.
Je comprend mieux pourquoi Nick a l'air nostalgique alors qu'il n'est pas encore parti, pour ma part je m'endors paisiblement mais en me sentant vraiment stupide de ne pas avoir réservé plus de nuits dans cet endroit qui m'évoque l'un de mes films de chevet.
Plusieurs jours plus tard c'est en quittant Toco le dernier soir de mon voyage après être passé dire au revoir à l'équipe qui m'avait si bien accueilli que j'ai effectivement compris pourquoi Cédric Klapisch faisait durer aussi longtemps le plan de Romain Duris qui quitte le bar de Barcelone dans la nuit.
Car à ce moment les rires derrière moi se font de plus en plus inaudibles, la ville est étonnamment vide et silencieuse pour une capitale de 20 millions d'habitants. A part ralentir pour scruter chaque maison et chaque immeuble je ne peux strictement rien faire pour empêcher la réalité de me rattraper et de faire que le lendemain à la même heure je serai de retour à la maison.
Cette nuit là je suis Xavier de L'Auberge Espagnole, je suis seul dans une ville aux millions d'âmes, et la mienne n'a pas envie de la quitter.
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